Libertés syndicales, Ugta, syndicats autonomes, pouvoir politique et pouvoir de l’argent en Algérie

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Libertés syndicales, Ugta, syndicats autonomes, pouvoir politique et pouvoir de l’argent en Algérie

Le militant et syndicaliste Noureddine Bouderba revient dans cette contribution sur le conflit social au sein de Numilog, une filiale de Cevital, et sur les libertés syndicales, l’Ugta, les syndicats autonomes, le pouvoir politique et le pouvoir de l’argent en Algérie.

La lutte des travailleurs de Numilog, filiale de Cevital, pour arracher le droit de mettre en place une section syndicale UGTA a provoqué beaucoup de réactions allant de la sympathie et la solidarité aux travailleurs à l’animosité envers ces derniers de la par des suppôts de l’oligarque en passant par certaines incompréhensions dont la position peut se résumer comme ceci « oui pour le droit syndical mais pas dans le cadre de l’UGTA » .

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La deuxième catégorie citée (celle des pro oligarchie) n’est pas concernée par cette contribution qui s’adresse en priorité à ceux qui ont exprimé des appréhensions sincères.

Au sujet de la trahison des travailleurs par la direction de l’Ugta

Je tiens tout d’abords à préciser que personnellement je n’ai pas cessé depuis 25 ans au moins à dénoncer la ligne syndicale de la direction de l’UGTA. Pour comprendre les enjeux de cette lutte des travailleurs de Numilog (Cevital) et s’il faut les soutenir dans leur volonté de faire reconnaître leur syndical il est très utile de faire les rappels suivants que j’invite les lecteurs à lire attentivement.

1. Le 02 mars 2016, bien avant le réveil de certains révolutionnaires de la 25e heure, j’avais dans une contribution intitulée « UGTA : se réconcilier avec les travailleurs ou disparaître » et publiée par « El Watan » et « Algérie Patriotique » affirmé notamment ceci :

 » Depuis le début des années 2000, l’UGTA n’a pas fini de tourner le dos aux travailleurs en devenant un simple appendice du pouvoir, applaudissant et soutenant toute la politique néolibérale menée à ce jour. Les différentes tripartites et le pacte économique et social de 2006 ont beaucoup servi le patronat et très peu les travailleurs. Pourtant, la privatisation des années 2000, soutenue par l’UGTA, a eu des résultats catastrophiques pour le pays et les travailleurs. Et le patronat, nouvel allié privilégié de la direction de l’UGTA, ne respecte ni le droit syndical, ni le droit à la négociation collective, ni les lois sociales. Trois quarts des salariés du privé ne sont pas déclarés à la sécurité sociale, et le SNMG ainsi que les horaires de travail y sont rarement respectés. Lors de la tripartite de février 2014, et sans aucune évaluation, le pacte économique et social de 2006, qui n’avait servi qu’à museler l’action syndicale au sein de l’UGTA sans rien apporter aux travailleurs, avait été reconduit en ajoutant le terme croissance à son nom comme pour souligner que les entrepreneurs en seront les bénéficiaires prioritaires. Ainsi, de contre-pouvoir, l’UGTA est devenue l’instrument de répression des travailleurs et un porte-parole de ce pouvoir. Quel sens donner au nouveau langage prôné par l’UGTA lorsque son premier responsable qualifie d’agitation toute protestation des travailleurs, et défendant les entrepreneurs, au lieu des travailleurs, il affirme que «personne ne pourra plus prendre en otage une entreprise» ou pis : «l’UGTA fait partie du gouvernement» avant de continuer plus loin :

Lire : Numilog : l’ineffectivité du droit syndical est la principale raison du conflit social

« Certaines Unions n’ont pas tenu de congrès depuis 1997. Aujourd’hui, plus de 80% des membres des instances ont dépassé l’âge de la retraite, mais s’accrochent à leurs postes pour les avantages qu’ils leur procurent. Que font à l’UGTA (et je ne parle pas de la Fédération des retraités) des individus âgés de 80 ans dont la vie ne dépend pas d’un salaire et dont certains se sont enrichis sur le dos des travailleurs ? L’UGTA est minoritaire dans la Fonction publique et inexistante dans le secteur privé. Elle n’est majoritaire que dans le secteur économique public grâce à la volonté des pouvoirs publics qui ne tolèrent pas l’émergence de syndicats libres et surtout combatifs. Comme la politique libérale en vigueur tend à tout privatiser, autant dire que l’UGTA est assise sur une branche que ses amis oligarques sont en train de couper. L’UGTA est appelée aujourd’hui à se réconcilier avec les travailleurs et le syndicalisme faute de quoi elle est vouée à la disparition. » fin de citation.

2. Pendant plusieurs années j’avais soutenu le mouvement syndical autonome en les conseillant, en formant leurs syndicalistes et en animant plusieurs journées d’études organisées par l’intersyndicale autonome et plusieurs universités d’été organisées par différents syndicats autonomes. C’est tout naturellement que je me suis retrouvé parmi les invités d’honneur de la confédération des syndicats autonomes le jour de sa proclamation, le 10 novembre 2018. Voilà ce que j’avais déclaré à cette circonstance (voir le quotidien Liberté de la même date lien : https://www.liberte-algerie.com/…/la-confederation-occupera… ) :

 » La mise en place d’une confédération des syndicats autonomes marquera indéniablement l’histoire du mouvement syndical algérien. Elle aura pour rôle d’occuper le terrain revendicatif et de représentation des intérêts de la classe des travailleurs déserté par l’UGTA depuis plus d’une décennie. Cette nouvelle organisation aura pour ambition, non pas de lutter contre l’UGTA, mais plutôt de mettre fin au monopole de représentation des salariés exercé par cette dernière avec la complicité des pouvoirs publics. Comme l’union fait la force, le mouvement syndical autonome pourra mieux faire entendre la voix des travailleurs dans l’unité d’action et loin de tout esprit corporatiste dans lequel a toujours voulu le confiner le pouvoir”. « …Ce rassemblement permettra aux différents syndicats d’être partie prenante dans le dialogue social et d’être associés à la gestion des organismes sociaux. Le caractère revendicatif de cette confédération et son fonctionnement démocratique ouvrira des perspectives certaines aux travailleurs du secteur économique, aussi bien public que privé, notamment au sein de ce dernier, l’UGTA ayant montré son incapacité à y mobiliser les travailleurs ». J’espère que cette expérience sera “un tremplin pour les forces saines au sein de l’UGTA pour faire entendre leurs voix et réconcilier leur organisation avec le syndicalisme”. fin de citation.

3. Le 15 avril 2019, en plein mouvement des travailleurs qui manifestaient devant la Centrale syndicale pour dénoncer l’alignement de sa direction sur le pouvoir de Bouteflika, j’avais déclaré ceci à Maghreb émergent (lien https://maghrebemergent.info/lugta-est-devenue-un-appareil…/ ) :

 » L’UGTA, en dehors de ses syndicalistes de base, est devenue un appareil de bureaucrates illégitimes, dont la plupart ne vivent pas de leurs salaires, qui se sont mis au service d’une oligarchie et non d’une organisation syndicale qui défend les intérêts matériel et moraux des travailleurs… » et « …Il y a aussi des syndicalistes combatifs à l’exemple de ceux des wilayas du centre qui appellent à un rassemblement des travailleurs et des syndicalistes pour le 17 avril 2019 à la maison du peuple pour exiger le renouveau de l’UGTA. Mais pour être crédibles et se présenter en alternative ces derniers doivent aller au bout de leur logique en appelant à un congrès extraordinaire de restitution de l’UGTA aux travailleurs.

C’est dans ce cadre que j’ai lancé, en date du 16 mars 2019, mon « appel pour l’organisation d’un congrès extraordinaire de l’UGTA et sa restitution aux travailleurs ». Un congrès qui doit être préparé par une commission dont les membres ont la confiance de la base des travailleurs et auquel ne peuvent prétendre participer que des délégué(e)s dument mandaté(e)s par les travailleurs en Assemblées générales. » fin de citation.

Le mouvement syndical dans son ensemble est en voie de maturation

Le mouvement syndical, aussi bien les syndicats autonomes que l’UGTA, est en construction et en voie de maturation. Il doit franchir deux obstacles majeurs :

Mettre en place des organisations syndicales obéissant à la seule volonté des travailleurs. C’est-à-dire réellement autonome du pouvoir politique mais aussi des partis politiques et du pouvoir de l’argent. Si l’enjeu, pour l’UGTA, est de se libérer du pouvoir politique, de sa rente et de ses appareils, celui de certains syndicats autonomes est de se libérer de la tutelle des forces de l’argent (les tentatives de Cevital d’imposer un syndicat maison en est la meilleure preuve) et des politiques partisanes et idéologiques sectaires (n’a-t-on pas assisté à des tentatives de certains dirigeants syndicaux de mettre le crédit acquis par les syndicats autonomes au service de certaines chapelles idéologiques et politiques qui n’ont rien à voir avec les intérêts des travailleurs ?).

Comme on le voit, les travailleurs n’ont pas besoin de tutelle politique ou idéologique, ni de la part du pouvoir, ni de la part des forces de l’argent ni de la part des partis politiques. Il appartient aux travailleurs et à eux seuls de choisir les instruments et le cadre de leur lutte.

Lorsque les travailleurs optent pour un syndicat autonome, là ou les conditions le permettent c’est tant mieux et ils auront écourté beaucoup le chemin vers la construction d’un mouvement syndical autonome et unitaire à la fois.

Mais là où les conditions politiques et légales ne le permettent pas et dans l’attente du changement de la loi sur le droit syndical (voilà un chantier politique pour ceux qui disent être jaloux de l’autonomie des syndicats) qui remplacera le système d’enregistrement actuel (en réalité c’est un système d’agrément et il faut des années d’abnégation aux travailleurs pour arracher le sésame de reconnaissance d’un nouveau syndicat) par un système d’agrément, les travailleurs ont tout à fait raison d’investir les structures de base de l’UGTA et de batailler pour se réapproprier ce syndicat qui recèle, notamment dans les structures de base, d’énormes potentialités.

La lutte des travailleurs vide la défense de leurs intérêts matériels et moraux et n’est dirigée contre aucun syndicat

La lutte des travailleurs n’est pas dirigée contre l’UGTA ni contre les syndicats autonomes. Elle vise l’édification d’organisations syndicales réellement autonomes du pouvoir, des partis politiques et des forces de l’argent dans leur essence et unitaires dans leurs actions .

La défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs des secteurs public et privé est leur finalité.

Nouredine Bouderba
Le 28 août 2020

NB : Dommage que la plupart de mes nombreuses contributions ne sont plus accessibles sur le site d’El Watan

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