Les Emirats arabes unis (EAU) n’ont pas trahi la cause palestinienne

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Les Emirats arabes unis (EAU) n’ont pas trahi la cause palestinienne

Accuser les Emirat arabes unis d’avoir trahi la cause palestinienne n’est pas conforme à la réalité. En effet, selon une définition communément admise, trahir signifie « cesser d’être fidèle à quelqu’un ou quelque chose », « se retourner contre une cause que l’on a servie »…

De ce point de vue, les Emirat arabes unis (EAU) n’ont pas trahi la cause palestinienne pour la bonne raison qu’ils ne lui ont jamais été fidèles, qu’ils ne l’ont jamais réellement soutenue.

D’autres Etats arabes trahirent effectivement la cause palestinienne à l’instar de l’Egypte qui signa en 1978 un accord de paix avec Israël après avoir livré quatre guerres à l’Etat sioniste. Dès 1970, le régime hachémite de Hussein de Jordanie avait massacré la résistance palestinienne (Septembre noir) avant de signer un traité de paix avec Israël en 1994. De son côté, le régime syrien poignarda la résistance palestinienne par deux fois. En refusant de lui venir en aide lors du massacre de Septembre noir puis en soutenant en 1976 l’offensive criminelle du parti phalangiste d’extrême-droite contre la résistance palestinienne alliée au Mouvement national libanais dirigé par Kamel Joumblatt.

L’attitude des Emirats arabes unis est cohérente

Anciens protectorats intégrés à l’Empire colonial britannique en 1892, les sept (7) émirats qui formeront les EAU n’accèderont à l’indépendance qu’au début des années 1970, dix années après les premières découvertes d’hydrocarbures. Initialement sous domination britannique, les Emirats arabes unis s’intègreront à la stratégie américaine d’endiguement de l’Iran, stratégie consécutive à la révolution anti-impérialiste de 1979 qui provoqua la chute du Shah et de la dynastie Pahlavi. En 1981, les Etats-Unis imposeront la création du Conseil de coopération du Golfe (CCG), syndicat des monarchies pétrolières du Golfe persique.

Dictatorial, exploiteur et raciste à l’égard des travailleurs immigrants, militariste et impérialiste sur le plan régional (Libye, Syrie, Yémen) et libéral sur le plan économique, le régime émirati livre une lutte implacable aux Frères musulmans, en interne et à l’extérieur. D’où sa farouche hostilité au Qatar et à la Turquie, au Gouvernement d’entente nationale libyen, au mouvement Ennahda tunisien…

Les EAU n’hésitent pas à changer leur fusil d’épaule, passant d’une opposition acharnée au régime et à l’Etat syriens en 2011 à une normalisation diplomatique avec Damas en 2018 afin de faire face au danger turc. Après avoir soutenu Donald Trump dans sa croisade contre l’accord sur le nucléaire iranien, sans jamais pousser à un affrontement militaire contrairement à l’Arabie Saoudite, ils ont pris acte du retrait relatif des Etats-Unis au Moyen-Orient pour opérer un rapprochement avec Téhéran avec lequel ils n’ont d’ailleurs jamais cessé de commercer à partir, en particulier, du port de Dubaï.

Plus globalement, le régime dirigé par Mohammed Ben Zayed a entamé un rapprochement avec la Russie et la Chine.

Cette diversification des relations internationales n’empêche nullement les EAU de s’inscrire, fondamentalement et avant tout, dans le camp qui domine toute la région du Proche-Orient, celui de l’impérialisme occidental. Les trois piliers de cette domination sont les grandes puissances (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France… qui disposent de bases militaires dans la région), Israël et les régimes arabes alliés (Arabie Saoudite, EAU, Egypte…).

La récente normalisation avec Israël ne constitue donc pas un revirement de la part des EAU, mais vient au contraire couronner un processus de rapprochement ancien. D’abord secret, puis publiquement officieux et maintenant officiel. Rappelons qu’Abou Dhabi a soutenu « l’accord du siècle » qui prévoit le dépeçage définitif de la Palestine. Les EAU, comme tous les autres régimes arabes qui ont adoubé le plan américain, ont à cette occasion enterré sans regret, mais sans l’assumer, leur propre « plan arabe de 2002 » qui ne visait pourtant qu’à entrainer la résistance palestinienne dans une dynamique de renoncement à son projet initial, celui de la libération de la Palestine et de l’instauration d’un Etat laïc et démocratique.

Ainsi, la normalisation des relations diplomatiques entre les EAU et Israël est cohérente avec leur histoire, les conditions de leur création sous les auspices de l’ancien colonisateur anglais, leurs accointances avec les puissances occidentales et les autres monarchies réactionnaires de la région, leur rôle de relais de l’impérialisme en Libye et en Syrie et leur rôle central, aux côtés de leurs complices saoudiens, dans l’agression du peuple yéménite.

Un coup contre la cause palestinienne et l’axe de la résistance anti-impérialiste

La normalisation diplomatique possède deux aspects. Le premier est d’ordre tactique et vise à aider deux dirigeants contestés en interne : Trump aux USA et Netanyahu en Israël. Cet aspect est important dans la mesure où il conditionne l’application du « plan de paix » visant à intégrer à l’Etat sioniste une bonne partie des territoires palestiniens de Cisjordanie.

Le second aspect est d’ordre stratégique. Il vise à briser définitivement l’encerclement d’Israël dans le monde arabe et à inciter par là même les autres Etats de la région et d’Afrique à normaliser à leur tour leurs relations diplomatiques avec l’Etat sioniste. Il a également pour fonction d’élargir et de renforcer le front de la réaction pro-impérialiste dans la région qui opprime les peuples, pille leurs richesses et tente d’endiguer l’axe de la résistance anti-impérialiste composé de trois segments : les mouvements de libération ou de résistance nationale (Palestine, Liban, Yémen, Irak…), les mouvements et forces démocratiques et sociales (partis progressistes, syndicats…) et les Etats rebelles à l’ordre impérialiste occidental dans la région (Iran, Syrie, Liban…).

La portée politique de cet accord s’avère loin d’être purement symbolique ou anecdotique. Cette normalisation représente au contraire un danger réel pour les forces de résistance à la domination impérialiste dans la mesure où l’exemple émirati risque d’être imité par d’autres régimes arabes (Bahreïn, Oman, Soudan, Maroc…) et de se propager à l’Afrique.

Une autre conséquence politique, et pas des moindres, réside dans l’affirmation désormais assumée par de plus en plus d’individus mais également de partis et même de forces au sein des régimes, d’une ligne de capitulation vis-à-vis de l’Etat d’Israël et des USA, sous prétexte de « ne pas être plus palestinien que les Palestiniens », selon la tristement célèbre phrase d’Ahmed Ouyahia reprise ouvertement par nombre d’intellectuels en Algérie.

Ce que le silence des autorités officielles sur l’accord EAU-Israël confirme de la mutation politico-idéologique du régime algérien

Le silence assumé, même pas gêné, de la présidence de la République et du gouvernement vient confirmer que notre régime a définitivement rompu avec ses origines anti-impérialistes.

Le discours sur le « danger extérieur » et la « main de l’étranger » ne vise qu’à masquer un renoncement de fait aux historiques principes anticolonialistes et anti-impérialistes de la révolution nationale et des premières années de l’indépendance. Depuis de longues années déjà, les régimes qui se sont succédé à la tête du pays se sont adaptés à l’ordre impérialiste. Nul doute que s’il poursuit dans cette voie, le régime actuel finira inexorablement par se mouler dedans.

La position défensive, conforme à celle de l’Union africaine (UA), face à l’agression occidentale contre la Libye fut suivie d’un silence peu glorieux lors de l’offensive occidentale contre le Venezuela. Que l’on compare cette attitude à celle, courageuse et honorable, de l’Iran sanctionné, sous embargo et entouré de bases militaires impérialistes, et qui envoie, à plus de 10 000 km de ses côtes, des tankers chargés de produits pétroliers pour venir soulager l’injuste embargo dont le peuple vénézuélien est victime…

Et que dire de la politique de deux poids deux mesures suivie dans le conflit du Yémen. Notre pouvoir s’empresse de condamner avec force la résistance yéménite lorsque, en état de légitime défense et pour répondre aux massacres de civils et d’enfants perpétrés par la coalition saoudo-émiratie, elle envoie ses drones ou ses missiles sur les installations militaires ou économiques des pays agresseurs. Il adopte en revanche un ton mesuré, diplomatique, purement incantatoire pour demander de la retenue aux deux « belligérants-frères » lorsque Riyad et Abou Dhabi, aidés par les USA, la France, la Grande-Bretagne, Israël… déversent leurs tonnes de bombes sur les fières cités yéménites.

L’offensive contre le courant anti-impérialiste dans notre pays s’est également manifestée par la répression menée contre les supporters du club de Aïn M’lila qui dénonçaient déjà la collusion de l’Arabie Saoudite avec Israël, dans l’adoption de lois réprimant ceux qui portent atteinte aux « relations diplomatiques de l’Algérie » et dans le honteux harcèlement des hirakistes qui portaient fièrement le drapeau palestinien lors des marches des mardis et vendredis…

Le silence officiel devant la normalisation émirato-israélienne explique le profil bas adopté par notre diplomatie en Afrique face à l’offensive israélienne qui tisse patiemment sa toile au Sahel, en Afrique de l’Ouest et de l’Est pour rétablir des relations diplomatiques avec les Etats de la région. A quand le rétablissement d’Israël dans son statut d’observateur de l’OUA ?

Cette attitude, qui prend les traits d’un réalisme vulgaire, s’avère tout à fait cohérente avec la politique de partenariat stratégique et de relations étroites tissées ces dernières décennies avec les plus grandes puissances impérialistes (USA, France, UE, Japon…) et leurs bras économiques (multinationales), financiers (FMI, Banque mondiale, BCE, Clubs de Paris et de Londres…) et armés (OTAN…). Une diplomatie et des accords qui accompagnent naturellement l’intégration de l’économie algérienne à l’économie capitaliste mondiale (Plan d’ajustement structurel, lois sur les hydrocarbures, exploitation du gaz de schistes, accord d’association avec l’UE…) avec pour corollaire la transformation d’une économie productive en économie de bazar tout juste bonne à importer des marchandises produites ailleurs.

Un tel renoncement, un tel revirement, une telle contre-révolution n’ont été rendues possibles que parce que de nouvelles forces sociales libérales pro-impérialistes ont été encouragées, soutenues à bout de bras et protégées depuis 1980. Ces couches compradores se sont désormais solidement intégrées à l’Etat algérien alors que les travailleurs et les classes moyennes étaient dépossédés de leurs acquis et que des pans entiers de l’économie nationale étaient bradés au privé algérien ou étranger ou carrément détruits.

Ainsi, le silence officiel sur l’accord Israélo-émirati constitue une nouvelle expression du processus d’infitah à l’œuvre depuis quarante années et que le gouvernement va poursuivre et amplifier dans les mois et années à venir. Pour le plus grand malheur du peuple algérien et des peuples de la région.

Tout revers a son avers

La normalisation diplomatique entre les EAU et Israël et le silence de notre régime constituent un rude coup porté aux peuples de la région et au courant anti-impérialiste. Mais même les plus mauvaises choses possèdent une dimension positive. Dans le cas qui nous intéresse, ces politiques auront le mérite de dessiller les yeux de ceux qui ne voyaient pas, d’instruire ceux qui ne savaient pas, de désillusionner ceux qui rêvaient…

Illusions perdues sont sources d’avenir. Les coups reçus instruisent souvent davantage que les beaux discours. Ils permettent de percevoir avec clarté et justesse qui sont nos amis, qui sont nos ennemis et qui sont nos faux-amis. Or, une telle perception s’avère fondamentale en politique car aucun peuple ne peut se libérer s’il ne connaît pas ses ennemis, ses amis et ses faux-amis. Il s’agit là d’une question primordiale pour tous ceux qui entendent se battre contre l’oppression et l’exploitation.

Ainsi, la ligne de démarcation, dans la question palestinienne, comme dans la question de l’oppression impérialiste au Moyen-Orient n’est ni l’arabité ni l’islamité puisque arabes et musulmans se répartissent dans les deux camps opposés. La ligne de démarcation fondamentale réside dans l’attitude face au colonialisme et à l’impérialisme. Qui est pour la libération nationale, l’indépendance, la souveraineté et qui est contre. Qui est contre la domination étrangère, les agressions, la colonisation et l’exploitation et qui est pour. Il n’existe pas de troisième voie et chaque citoyen, chaque force politique et sociale doit se déterminer clairement.

La réaction d’un certain nombre de partis algériens, trop peu nombreuses malheureusement, est la preuve que le refus de l’abdication face à Israël et à l’impérialisme est partagé à des degrés divers au sein du peuple et même au sein de l’Etat.

L’une des principales tâches incombant aux forces progressistes de notre pays réside dans la reconstruction du mouvement anti-impérialiste. Les enjeux politiques internationaux doivent être saisis et reliés aux enjeux politiques nationaux. La solidarité entre les peuples et le retour à une politique de non-alignement effective doivent s’intégrer à un projet démocratique et social et non déboucher sur l’instauration d’une démocratie libérale pro-impérialiste.

Hocine Belalloufi
Alger, le 25 août 2020

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